Albi, 11 marzo 2006.
Artefactdanse, L’Athanor. ALBI. France.
SEMINAIRE MARGES DE MANŒUVRE.
Javier Sáez
PRESENTATION DU LIVRE «THÉORIE QUEER ET PSYCHANALYSE »,
EPEL, PARIS, 2005.
Remercier artefactdanse et
notamment à Geneviève, Marc et Mathieu pour son invitation à participer dans
cette rencontre MARGES DE MANOEUVRE.
Je dois m excuser pour mon
français, qui n’est pas très correcte. Vous me permettrez que je lise quelques
morceaux de mon intervention.
Je crois que cet événement
« Marges de manœuvre » est un bon lieu pour parler de mon travail
dans le livre THEORIE QUEER ET PSYCHANALYSE, parce que ce livre est le produit
d’un travail dans les limites de la psychanalyse et les limites de la théorie
queer, et une recherche sur les possibilités et les marges de manœuvre que nous
avons dans notre pratique politique et corporelle par rapport aux minorités
sexuelles et par rapport à la psychanalyse. Comme nous verrons aujourd’hui,
pour moi il s agit plutôt de résister à certaines régimes de normalisation, et
pas de trouver un espace « dehors », « de libération » ou
« extérieur à la domination », espaces qu a mon avis n existent pas.
Tout est contamine de pratiques de pouvoir, nos corps et nos activités
artistiques, professionnelles ou politiques. Mais il y a des marges de manœuvre
pour résister et ouvrir des lignes de fuite.
La thèse centrale de mon livre
est produire justement un croisement de chemins, a partir de mes expériences
dans les marges de la psychanalyse et des mouvements queer. Et aussi mettre un
caillou dans la chaussure des psychanalystes et aussi des militantes pédés,
gouines et trans. Maintenant j ai un caillou dans chacune de mes chaussures, ce
qui n est pas très agréable, mais c est utile pour continuer à se poser des
questions.
Quand j ai commencé à travailler
dans le domaine de la théorie queer j étais surpris de voir qu il y avait
beaucoup de références à Lacan et Freud : Lauretis, Butler,. Diana Fuss,
Monique Wittig, Rubin, les grandes théoriciennes queer avaient lancé dans les
années 90 un débat très complexe et profond avec la psychanalyse. Mais les
psychanalystes n’avaient pas écouté grand chose de ce débat.
Par ailleurs, je crois qu’il y a
dans l’œuvre de Lacan un potentiel de critique de la norme heterocentré assez
intéressante, même si je ne pense pas qu’on puisse établir une espèce d
harmonie ou synthèse entre les deux domaines (queer et psy).
Finalement,
pour moi il s’agit d’avoir des ressources pour faire une critique du sujet
contemporain, pour résister aux régimes de normalisation. De ce point de vue,
la théorie queer, d’un coté, et certains aspects de la psychanalyse, par autre,
sont utiles pour faire ce type de critique.
Je ne sais pas si vous
connaissez la théorie queer, donc je vais commencer avec une petite
introduction qui peut être utile après pour le débat que j’aimerait avoir avec
vous. Je viens ici aussi pour vous écouter, bien sûr.
Apres je
veux parler des possibilités subversives de Lacan par rapport aux politiques
sexuelles, et de ses contradictions. Et finalement je vais laisser quelques
questions ouvertes pour continuer une discussion avec vous.
THEORIE
QUEER
La sexopolitique est une des formes dominantes de l’action biopolitique
dans le capitalisme contemporain. Avec elle le sexe (les organes soit disant
« sexuels », les pratiques sexuelles mais aussi les codes de la
masculinité et de la féminité, les identités sexuelles normales et déviantes),
le sexe entre dans les calculs de pouvoir, faisant des discours sur le sexe et
des technologies de normalisation des identités sexuelles un agent de contrôle
de la vie.
En distinguant les « sociétés souveraines » des « sociétés
disciplinaires », Foucault avait déjà attiré notre attention sur le
passage, qui se fait à l’époque moderne, d’une forme de pouvoir qui décide et
ritualise la mort, à une nouvelle forme de pouvoir qui calcule techniquement la
vie en termes de population, de santé ou d’intérêt national. C’est d’ailleurs à
ce moment précis qu’un nouveau clivage, hétérosexuel/homosexuel, fait son
apparition. Wittig dans
La notion de sexopolitique prend Foucault comme point de départ, tout en
lui contestant sa conception de la politique selon laquelle le bio-pouvoir ne
fait que produire des disciplines de normalisation et déterminer des formes de
subjectivation. On peut comprendre les corps et les identités des anormaux
comme des puissances politiques et non simplement comme des effets des discours
sur le sexe. C’est dire qu’à l’histoire de la sexualité initiée par Foucault,
il faut ajouter plusieurs chapitres. L’évolution de la sexualité moderne est en
relation directe avec l’émergence de ce que l’on pourrait appeler le nouvel
« Empire Sexuel »(pour resexualiser l’Empire de Hardt et de Negri).
Le sexe (les organes sexuels, la capacité de reproduction, les rôles sexuels
pour les disciplines modernes ...) est le corrélat du capital. La sexopolitique
ne peut pas être réduite à la régulation des conditions de reproduction de la
vie, ni aux processus biologiques qui « concernent la population ».
Je veux ici citer un texte de Beatriz Preciado qui me paraît très utile
pour comprendre la rapport entre politique et corps :
« Le corps straight est le produit d’une division du travail de la
chair selon laquelle chaque organe est défini par sa fonction. Une sexualité
quelconque implique toujours une territorialisation précise de la bouche, du
vagin, de l’anus. C’est ainsi que la pensée straight assure le lien structurel
entre la production de l’identité de genre et la production de certains organes
comme organes sexuels et reproducteurs. Capitalisme sexuel et sexe du
capitalisme. Le sexe du vivant s’avère être un enjeu central de la politique et
de la gouvernementalité.
En fait, l’analyse foucaldienne de la sexualité est par trop dépendante d’une
certaine idée de la discipline au XIXème siècle. Sa connaissance des mouvements
féministes américains, de la subculture SM ou du Fhar en France, rien de tout
cela ne l’amène à véritablement envisager la prolifération des technologies du
corps sexuel au XXème siècle : médicalisation et traitement des enfants
intersexes, gestion chirurgicale de la transsexualité, reconstruction et
« augmentation » de la masculinité et de la féminité normatives,
régulation du travail sexuel par l’État, boom des industries
pornographiques... »
Beatriz a fait une analyse fascinante de la production moderne du corps,
dans son livre Manifeste contra sexuel, que sans doute vous connaissez.
Foucault n a pas été capable d analyser les changements historiques du XX
siècle. La théorie queer est l outil qui nous permet comprendre et combattre ce
régime :
Or on assiste dans les années 50 à une rupture dans le régime disciplinaire
du sexe. Auparavant, et en continuité avec le XIXème siècle, les disciplines
bio-politiques fonctionnaient comme une machine à naturaliser le sexe. Mais
cette machine ne s’autorisait pas « la conscience ». Elle le fera
avec des médecins comme John Money lorsque celui-ci commencera à utiliser la
notion de « gender » pour rendre compte de la possibilité de modifier
chirurgicalement et hormonalement la morphologie sexuelle des enfants
intersexes et des personnes transsexuelles.
Cette notion de genre constitue un
premier moment de réflexivité (et donc une mutation sans réversibilité par
rapport au XIXème siècle). Avec les nouvelles technologies médicales et
juridiques de Money, les enfants « intersexes », opérés à la
naissance ou traités pendant la puberté, deviennent des minorités construites
comme « anormales » au bénéfice de la régulation normative du corps
de la masse straight. Cette multiplicité des anormaux est la puissance
que l’Empire Sexuel s’efforce de réguler, de contrôler, de normaliser.
Ce n’est pas un hasard si, dans les années 80, dans le débat opposant
féministes « constructivistes » et féministes
« essentialistes », la notion de « gender » va devenir
l’outil théorique fondamental pour conceptualiser la construction sociale, la
fabrication historique et culturelle de la différence sexuelle, face à la
revendication de la « féminité » comme substrat naturel, comme forme
de vérité ontologique.
De notion mise au service d’une politique de reproduction de la vie sexuée,
le genre est devenu l’indice d’une multitude. Le genre n’est pas l’effet d’un
système fermé de pouvoir, ni une idée qui se rabat sur la matière passive, mais
le nom de l’ensemble des dispositifs sexopolitiques (de la médecine à la
représentation pornographique en passant par les institutions familiales) qui
vont faire l’objet d’une réappropriation par les minoritaires sexuels. En
France, la manif du 1er mai 1970, le numéro 12 de Tout et celui de Recherches
(Trois milliards de Pervers), le FHAR et les terroriciennes des
Gouines rouges constituent une première offensive des « anormaux ».
On parle souvent du queer comme un mouvement « importé » des
Etats Unis… Vous voyez bien que non, il y a déjà dans les travaux de Wittig aux
années 80 et dans ce types d initiatives en France aux années 70 des militances
queer.
Le corps n’est pas une donnée passive sur laquelle agit le biopouvoir, mais
plutôt la puissance même qui rend possible l’incorporation prosthétique des
genres. La sexopolitique devient non seulement un site de pouvoir, mais surtout
l’espace d’une création où se succèdent et se juxtaposent les mouvements
féministes, homosexuels, transsexuels, intersexuels, transgenres, chicanas,
post-coloniaux... Les minoritaires sexuels deviennent multitudes. Le monstre
sexuel qui a pour nom multitude devient queer.
Le corps de la multitude queer apparaît au centre de ce que Beatriz a appelé,
pour reprendre une expression de Deleuze, un travail de
« déterritorialisation » de l’hétérosexualité. Une
déterritorialisation qui affecte aussi bien l’espace urbain (il faut donc
parler de déterritorialisation de l’espace majoritaire et non de ghetto) que
l’espace corporel. Ce processus de « déterritorialisation » du corps
oblige à résister aux processus du devenir « normal ».
Voilà un point important des pratiques queer : il ne s agit pas de
reconnaître une espèce d identité homosexuel bonne, saine, normale, même pour
les psychanalystes.
Qu’il y ait des technologies précises de production des corps
« normaux » ou de normalisation des genres ne se solde ni par un
déterminisme, ni par une impossibilité de l’action politique. Bien au
contraire. Parce que la multitude queer porte en elle, comme échec ou résidu,
l’histoire des technologies de normalisation du corps, elle a aussi la
possibilité d’intervenir dans les dispositifs biotechnologiques de production
de subjectivité sexuelle.
On peut le penser à condition d’éviter deux pièges conceptuels et
politiques, deux lectures (malheureuses mais possibles) de Foucault. Il faut
éviter la ségrégation de l’espace politique qui ferait des multitudes queer une
sorte de marge ou de réservoir de transgression. Il ne faut pas tomber dans le
piège de la lecture libérale ou néo-conservatrice de Foucault qui amènerait à
penser les multitudes queer par opposition aux stratégies identitaires, en
prenant la multitude pour une accumulation d’individus souverains et égaux
devant la loi, sexuellement irréductibles, propriétaires de leur corps et
revendiquant leurs droits au plaisir inaliénable. La première lecture vise à
une appropriation de la puissance politique des anormaux dans une optique de
progrès, la deuxième passe sous silence les privilèges de la majorité et de la
normalité (hétéro)sexuelle qui ne reconnaît pas qu’elle est une identité
dominante. ET ICI ENCORE UNE FOIS, SI LES PSYCHANALYSTES NE PRENNENT PAS
Cela admis, les corps ne sont plus dociles.
« Dés-identification » (pour reprendre la formulation de De Lauretis),
identifications stratégiques, détournement des technologies du corps et
dés-ontologisation du sujet de la politique sexuelle, telles sont quelques unes
des stratégies politiques des multitudes queer.
Un autre outil fondamental est
On produit aussi un Détournements des technologies du corps. Les
corps de la multitude queer sont aussi des réaproppriations et des
détournements des discours de la médecine anatomique et de la pornographie,
entre autres, qui ont construit le corps straight et le corps déviant modernes
Cette ré-appropriation des discours de production de pouvoir/savoir sur le sexe
est un bouleversement épistémologique. Dans son introduction programmatique au
fameux numéro de Recherches sans doute inspiré par le FHAR, Guattari
décrit cette mutation dans les formes de résistance et d’action
politiques : « l’objet de ce dossier - les homosexualités,
aujourd’hui en France - ne pouvait être abordé sans remise en question des
méthodes ordinaires de la recherche en sciences humaines qui, sous prétexte
d’objectivisme, apportent tout leur soin à établir une distanciation maximum
entre le chercheur et son objet (...). L’analyse institutionnelle, au
contraire, implique un décentrement radical de l’énonciation scientifique. Mais
il ne suffit pas, pour y parvenir, de se contenter de « donner la
parole » aux sujets concernés - c’est quelquefois une démarche formelle,
jésuitique même - encore faut-il créer les conditions d’un exercice total,
voire paroxystique, de cette énonciation (...) Mai 68 nous a appris à lire sur
les murs et, depuis, on a commencé à déchiffrer les graffitis dans les prisons,
les asiles et aujourd’hui dans les pissotières. C’est tout un "nouvel
esprit scientifique" qui est à refaire ». [9]
L’histoire des mouvements
politico-sexuels post-monéistes est l’histoire de cette création des conditions
d’un exercice total de l’énonciation, l’histoire d’un renversement de la force
performative des discours, et d’une réappropriation des technologies
sexopolitiques de production des corps des « anormaux ». La prise de
parole des minoritaires queer est un évènement non tant post-moderne que
post-humain : une transformation dans la production, la circulation des
discours dans les institutions modernes (de l’école à la famille en passant par
le cinéma ou l’art) et une mutation des corps.
Un autre volet du travail queer est
Quant aux mouvements de libération gais et lesbiens, depuis que leur
objectif est l’obtention de l’égalité des droits et que pour ce faire ils se
fondent sur des conceptions figées de l’identité sexuelle, ils contribuent à la
normalisation et à l’intégration des gais et des lesbiennes dans la culture
hétérosexuelle dominante en favorisant des politiques familialistes comme la
revendication du droit au mariage, à l’adoption et à la transmission du
patrimoine. C’est contre cet essentialisme et cette normalisation de l’identité
homosexuelle que des minorités gaies, lesbiennes, transsexuelles et transgenres
ont réagi et réagissent. Des voix se font entendre pour questionner la validité
de la notion d’identité sexuelle comme unique fondement de l’action politique
et pour y opposer une prolifération de différences (de race, de classe, d’âge,
de pratiques sexuelles non normatives, de handicap). La notion médicalisée
d’homosexualité qui date du XIXème siècle et qui définit l’identité par les
pratiques sexuelles a été abandonnée au profit d’une définition politique et
stratégique des identités queer. L’homosexualité bien policée et produite par
la scienta sexualis du XIXème siècle a explosé ; elle s’est vue
débordée par une multitude de « mauvais sujets » queer.
La politique des multitudes queer émerge donc d’une position critique par
rapport aux effets normalisateurs et disciplinaires de toute formation
identitaire, d’une dés-ontologisation du sujet de la politique des
identités : il n’y a pas de base naturelle (« femme »,
« gai », etc. ) qui puisse légitimer l’action politique. Elle n’a pas
pour objet la libération des femmes de « la domination masculine »,
comme le veut le féminisme classique, puisqu’elle ne s’appuie pas sur la
« différence sexuelle », synonyme de clivage majeur de l’oppression
(transculturelle, transhistorique) en ce qu’elle relèverait d’une différence de
nature et devant structurer l’action politique. La notion de multitude queer
s’oppose donc résolument à celle de « différence sexuelle », telle
qu’elle est exploitée aussi bien dans les féminismes essentialistes (d’Irigaray
à Cixous en passant par Kristeva) que dans les variations structuralistes et/ou
lacaniennes du discours de la psychanalyse.
Quel est le discours aujourd’hui des psychanalystes par rapport à la
différence sexuelle ?
La notion de multitude queer s’oppose aux politiques paritaires dérivées
d’une notion biologique de la « femme » ou de « la différence
sexuelle ». Elle s’oppose aux politiques républicaines universalistes qui
concèdent la « reconnaissance » et imposent l’
« intégration » des « différences » au sein de
QUEER ET LACAN
Maintenant je voudrais repérer quelques aspects de l oeuvre de Lacan qui peuvent être critiques contre l idée de normalité sexuelle.
Dans le séminaire Encore, Lacan traite de façon directe le
thème de la sexualité et mentionne à plusieurs reprises l’homosexualité, mais
il fait une distinction importante : « quand on aime, il ne s’agit
pas de sexe[1] ». Cette
affirmation conduit à penser la sexualité en dehors des termes de genre. La
vision qu’a Lacan de la sexualité montre que le désir n’est pas déterminé par
le genre de l’objet élu, mais par l’objet a,
qui est indépendant du genre. En dissociant le désir du genre, Lacan dissocie
le désir de l’hétérosexualité comme norme.
Un autre point important dans ce
débat est la critique de la psychologie du moi que fait Lacan, en questionnant
le fait que nous pouvons rendre compte de la sexualité en fonction de l’image
que le sujet se fait de lui-même au niveau inconscient. Pour Lacan, la notion
de sexualité est inséparable de l’existence de l’inconscient. Cette position
reste en dehors du débat visant à savoir si la sexualité est quelque chose de
« naturel ou culturel », étant donné que l’inconscient ne peut être
considéré comme biologique, ou simplement social ou culturel. L’inconscient
peut précisément être compris comme un indicateur de l’échec du biologique et du culturel pour déterminer la
subjectivité et le désir sexuel.
Je cite Jorge Aleman :
L’hétérosexualité, comme genre ou pratique
dominante, s’est constituée dans la norme depuis qu’elle a tenté d’expliquer
les autres pratiques sexuelles, le noyau fort de sens à partir duquel on veut
conjurer l’absence de rapport-relation sexuel.
Homosexualité, hétérosexualité, lesbianisme,
etc. sont des identités-réponses à l’impossibilité de la relation-rapport
sexuel. Ils constituent la réponse « symptomatique » de l’existence
au Devoir de son désir. Toute tentative de stratifier, hiérarchiser, donner la
priorité ou le fondement à une pratique sur les autres est toujours une
tentative du Maître.
Il n’y a pas de façon harmonieuse, stable,
naturelle de jouir. La jouissance s’écrit avec le style du symptôme, mais dans
ce cas le symptomatique ne renvoie pas à un modèle de normalité. Elle s’appelle
symptôme de sorte que l’existence parlante, sexuelle et mortelle construise son
« identité » marquée par l’exil, la marque qui depuis toujours
accompagne le rythme de la rencontre discordante entre les jouissances[2].
Le caractère subversif de Lacan
découle de ce qu’il ne prévoit pas de produire des éléments imaginaires
alternatifs à la normalité – ou normativité – mais qu’il
vise un champ qui résiste à toute
tentative d’adaptation, ce champ est ce qu’il appelle « réel », c’est
l’irréductible. Il critique radicalement toute idée de développement
psycho-sexuel normal, et les idéaux sur l’amour qui s’engendrent autour de la
psychanalyse elle-même :
Dans les politiques queer il y a
saut qualitatif par rapport à la notion de perversion en psychanalyse. Bien que
Lacan définisse la sexualité humaine comme intrinsèquement perverse, ce terme
n’en demeure pas moins chargé d’importantes connotations pathologiques
(historiquement, même si Lacan ne l’envisage pas comme une pathologie), et
devient chez Lacan une « structure », c’est-à-dire quelque chose de
fixe et stable. La définition du sexuel proprement queer part, au contraire, de
présupposés totalement distincts : pour commencer, queer est une forme
d’auto-dénomination de ceux qui ont des pratiques déterminées, ce n’est pas une
dénomination faite par un corps d’experts sur « l’autre » ;
queer ne se réfère pas à une structure, c’est quelque chose de mobile, de
fluide, de politique et qui dépend de variables culturelles (et de subcultures
non stables) ; queer ne fait pas référence à une conception de la
subjectivité dans le sens psychanalytique (il n’y a ni causalité ni explication
théorique des options sexuelles).
On pourrait interpréter le point
de vue de Lacan d’une façon non hétérocentrée : le sujet fait face à la
différence sexuelle (qui n’est ni une essence ni une réalité transcendante,
mais des places vides « masculin-féminin » que le sujet rencontre
dans son environnement), et ne peut se situer d’aucune manière avec un savoir
par rapport à cette différence ; cette impossibilité niche dans
l’inconscient sans solution possible, elle indique qu’« il n’y a pas de savoir
sur le sexe » et qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ce que nous appelons
hétérosexualité ou homosexualité sont des positions imaginaires possibles
(entre beaucoup d’autres) pour faire face à ce vide de sens dans le réel.
Jesús Ibañez dit ceci, à partir
d’un travail du psychanalyste Francisco Pereña :
Dans l’inconscient, il n’y a ni masculin ni
féminin : le masculin et le féminin – en tant que termes
positifs – appartiennent à l’imaginaire social. […] Ce qui nous
est propre est seulement le manque : nous nous identifions pour cela à ce
que nous ne sommes pas, et cet être négatif c’est le sujet. Il n’y a ni hommes
ni femmes : seulement des sujets[3].
L’une des critiques les plus
fréquentes faites à la psychanalyse à partir d’une position queer concerne
« la place hégémonique et hétérocentrée que peuvent prendre
l’interprétation et le discours psychanalytique dans le champ du désir et de la
sexualité[4] », et le fait
qu’il s’agisse d’un régime disciplinaire sur le sexe :
Je cite Butler :
Et l’on peut aussi se demander dans quelle
mesure, il ne s’agit pas d’une caractéristique du discours psychanalytique,
lacanien notamment, que de promouvoir une vision extrêmement statique et figée
du pouvoir et de la loi[5].
La différence fondamentale et irréductible entre le queer
et la psychanalyse est que le queer fait une lecture des pratiques sexuelles
non normatives en tant que formes de résistance symbolique et politique, jamais
en tant que positions subjectives d’origine psychologique ou psychanalytique,
et en tant que structures du désir.
Un aspect de la théorie queer
qu’il faut signaler est qu’elle met en relief que toutes ces pratiques
minoritaires sont à la disposition de tous, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas
d’un « être » (le fétichiste, le sado, le masochiste,
« le » pervers, catégories cliniques ou psychologiques, ou
« structures » dans le jargon psychanalytique, en tout cas une espèce
de « façon d’être » stable) qui pratiquerait toujours un même type de
sexualité, mais de registres et de pratiques qu’on peut adopter en fonction de
luttes stratégiques, d’intérêts momentanés, ou de désirs d’intervenir sur les
corps et les lieux, ou en fonction de contextes
historiques et politiques. S’il est bien certain que Freud a été le premier
à reconnaître que la sexualité humaine était perverse polymorphe, il a décidé
d’utiliser des termes comme « perversion », ce qui renvoie toujours à
une « normalité » préalable ; il aurait suffi de dire qu’elle
était polymorphe ; de toutes façons, la théorie queer ne relie pas ces pratiques
à des dispositions psychologiques ou subjectives – dans le sens de
sujet de l’inconscient, de structure du désir.
QUESTIONES FINALES
Je veux lire un morceau d un
texte d ACT UP PARIS, qui peut être utile pour comprendre les alliances qui se
produisent dans les multitudes queer, ou il ne s agit pas seulement d être
pédé, mais de travailler avec d’autres critères :
« Une pride est toujours la prise de parole
inédite de tous ceux qui s’affrontent, dans leur vie, dans leurs pratiques,
dans leurs désirs ou dans leurs drames, aux normes, aux conduites et aux
discours majoritaires. C’est pourquoi la pride doit être comprise comme un
processus : le refus résolu de la honte d’être une gouine ou un pédé, un
malade du sida, un chômeur, un sans-droit ; la volonté d’en finir avec un
sentiment d’infériorité souvent intériorisé ; une sortie du placard. Il
s’agit de contester les pouvoirs de toutes sortes, non pas tant parce qu’ils
nous laisseraient pour compte que parce qu’ils nous confisquent le droit de parler
pour nous et en notre nom : les homosexuels, après tout, ont toujours été
une préoccupation des psychanalystes, les
séropositifs des médecins, les chômeurs des gouvernements, les toxicomanes des
travailleurs sociaux et les sans-papiers des policiers. En ce sens, la pride
exprime à la fois une colère et une joie : la colère dirigée contre une
parole d’experts qui sait toujours mieux que nous ce qui nous concerne ;
la joie de pouvoir enfin l’exprimer et de parler sa langue. S’il n’y a a priori
aucune fierté à être séropositif, homosexuel, toxicomane ou sans papier, il y a
une fierté à le dire et à le montrer, à refuser les exigences répétées de
discrétion et de pudeur ».
Quand on
parle des multitudes queer on parle beaucoup du politique, et souvent mes amis
ou mes élèves me demandent quel est le rôle du politique dans ce domaine. Je
vais mettre quelques exemples que je veux aussi discuter avec vous dans le
débat:
-
Le régime hétérosexuel est le responsable de l homophobie
qui existe dans les écoles, et du terreur qui souffrent les enfants pédés, ce
qui produit beaucoup des suicides dans les adolescents, qui sont attaqués dans
les écoles par ses copains. L enfant pédé est la seule minorité dans le monde
qui n’a pas un lieu, un groupe pour se protéger, pour raconter ses problèmes d
exclusion : la famille, les parents –qui est le lieu naturel de
protection- est aussi un milieu souvent très homophobe.
-
Les jeunes pedes, gouines, trans, sont objet encore d’une
espèce de recherche scientifique des spécialistes en santé mentale, y compris
les psychanalystes. Meme certains parents emmennent ses fils pédés à un
« spécialiste ». Mais ces jeunes savent qu il y a beaucoup d
homophobie parmi les professionnels : ça produit de l’isolement, ou bien
encore des problèmes quand le professionnel essaye de changer l’orientation
sexuel de la personne. La psychanalyse a été très homophobe dans le passé, et
même maintenant, mais il ne s agit pas ici de reconnaître que les homosexuels
sont d êtres humaines « comme les autres », qu’ils ne sont pas des
malades, mais d abandonner ce type de catégories cliniques :
homosexualité, perversion, etc. Pourquoi il n y a pas d’études psychanalytiques
sur « les hétérosexuels »? Cette curiosité scientifique envers
« les homosexuels » est héritière du regard clinique et de la
pathologie.
-
-
Les enfants inter sexuels continuent à être mutilés dans
les hôpitaux en Europe et aux états unis. Il y a ici une vision coloniale du
problème : on parle beaucoup de l ablation du clitoris chez les petites
filles, qu on pratique dans certains pays d Afrique et Asie, mais on ne dit pas
que ce pratique on fait ici en Europe, maintenant, avec les bébés inter
sexuels. Ce système de la différence sexuel, n admet pas qu il peut avoir plus
de 2 sexes, ou qu une personne peut avoir 2 sexes et vivre avec sans être un
monstre ni un « cas clinique ».
-
Transsexuels. Il y a une exclusion sociale des personnes
transsexuelles. Ce système binaire du sexe ne permet pas une réassignation du
sexe. Ça fait que les personnes transsexuelles ne puissent pas trouver un
emploi et donc ils vivent dans l exclusion sociale. Le genre dans le passeport
et les pièces d identité est une marque très rigide qui surveille qu il n y a
pas de glissements dans l identité sexuelle.
-
Un point pour réfléchir: l Homophobie est le seul critère
qui a produit des alliances entre la droite et la gauche, entre les musulmans,
les juifs et les catholiques, entre Bush et Bin laden, entre Le Pen et les
intégristes juifs. Il y a quelques semaines les EEUU, Iran et Cuba ont vote
ensemble contre l entrée de l’association internationale des gays et lesbiennes
comme observateur dans les Nations Unies.
-
Combattre les politiques homophobes sur le sida: il y a
un ensemble de discours médicaux, des journalistes, des sociologues etc. qui
ont construit le corps du pédé comme corps avec sida, comme corps dangereux,
même dans la psychanalyse j ai lu des textes qui font un lien entre le pédé et
la pulsion de mort. Ben, pourquoi pas parler de
« la chambre
d’instruction de Toulouse a confirmé le maintien en détention provisoire d’un homme séropositif suite à la
plainte de son ex-femme qui l’accuse de l’avoir contaminée. Pourtant rien ne
permet ni de connaître lequel des partenaires est à l’origine de la
contamination ni d’établir qu’il y ait eu volonté de transmettre le virus du
sida.
C’est la première fois
que la détention provisoire est utilisée dans le cadre d’une affaire de
pénalisation de la transmission du VIH.
Au moment même où la
justice française est discréditée parce qu’elle bafoue la présomption
d’innocence, la chambre d’instruction de Toulouse place un malade en détention
provisoire du simple fait de sa séropositivité. Si les tribunaux suivent
l’exemple de Toulouse, c’est l’ensemble des 200 000 séropositifVEs françaisES
qui peuvent être placéEs en détention provisoire dès lors qu’une plainte est
déposée contre eux.
En légitimant ici
l’emploi de la détention provisoire, l’arrêt que vient de rendre la chambre
d’instruction de Toulouse ouvre la voie à la création de centres d’isolement
pour personnes séropositives.
Cette affaire confirme
à nouveau les craintes des associations quant à la pénalisation de la transmission du VIH. En plaquant des considérations morales
sur des faits médicaux qu’elle ne peut et ne doit en aucun cas prendre en
charge, la justice ne fait que formaliser les peurs irraisonnées de la société
vis-à-vis de l’épidémie de sida. »
-
Les droits civiles: le droit des gays au mariage et
l’adoption. Même si d un point de vue queer je ne suis pas d accord avec l
institution du mariage, ni pour les hétéros ni pour les pedes, pourquoi les
psychanalystes ont entre dans ce débat comme experts ? ils parlent à la
télé et la radio, donnent son avis dans les media et collaborent dans les
groupe de travail des politiques, qui les a autorisé ? ce n est pas de la
production du savoir ? Le
philosophe Paco Vidarte l’exprime comme ça : « On dirait que le
sujet-supposé savoir est en réalité un hétéro-supposé savoir. Ou bien, l’Autre de Lacan, d’accord, il
n’existe pas, mais il est aussi hétéro. »
Nous voyons
ici des divers domaines politiques qui sont objet d’analyse et critique par les
multitudes queer. Il faut analyser comment travaille l’homophobie, identifier l
empire hétérosexuel et ses effets, critiquer l’idée de normalité, et produire
des identités multipliées. La psychanalyse ne doit pas se limiter à une
pratique privé, ni collaborer avec les spécialistes pour décider sur le corps
et les droits des minorités sexuelles. Eux et elles mêmes doivent faire un
travail de déconstruction de sa masculinité et de sa féminité, et un travail
critique de son rôle dans le régime heterosexiste.
Merci
beaucoup.
Javier SÁEZ
[1] J. Lacan, Encore, op. cit., séance du 19 décembre 1972, p. 27.
[2] J. Alemán, “Nota sobre la tesis de Jacques Lacan: ‘No hay relación sexual’”, in Notas Antifilosóficas, Grama Editores, Buenos Aires, 2003, p. 27. Texte publié dans la revue électronique queer: http://www.hartza.com/sexistencia.htm
[3] J. Ibañez, Por
una sociología de la vida cotidiana, op.
cit., p. 79. Le texte de Francisco Pereña : “En torno a la diferencia
de los sexos”, in Revista de
[4] M.-H. Bourcier, Queer zones, Paris, Balland, 2001, p. 80. Manquent à ces critiques à la psychanalyse lacanienne quelques références aux textes de Lacan, qui n’est pas une seule fois cité directement.
[5] Ibid., p.
87. Cf. Judith Butler, Gender Trouble, op. cit., p. 57.