Albi, 11 marzo 2006. Artefactdanse, L’Athanor. ALBI. France.

SEMINAIRE MARGES DE MANŒUVRE.

Javier Sáez

 

PRESENTATION DU LIVRE «THÉORIE QUEER ET PSYCHANALYSE », EPEL, PARIS, 2005.

 

Remercier artefactdanse et notamment à Geneviève, Marc et Mathieu pour son invitation à participer dans cette rencontre MARGES DE MANOEUVRE.

 

Je dois m excuser pour mon français, qui n’est pas très correcte. Vous me permettrez que je lise quelques morceaux de mon intervention.

 

Je crois que cet événement « Marges de manœuvre » est un bon lieu pour parler de mon travail dans le livre THEORIE QUEER ET PSYCHANALYSE, parce que ce livre est le produit d’un travail dans les limites de la psychanalyse et les limites de la théorie queer, et une recherche sur les possibilités et les marges de manœuvre que nous avons dans notre pratique politique et corporelle par rapport aux minorités sexuelles et par rapport à la psychanalyse. Comme nous verrons aujourd’hui, pour moi il s agit plutôt de résister à certaines régimes de normalisation, et pas de trouver un espace « dehors », « de libération » ou « extérieur à la domination », espaces qu a mon avis n existent pas. Tout est contamine de pratiques de pouvoir, nos corps et nos activités artistiques, professionnelles ou politiques. Mais il y a des marges de manœuvre pour résister et ouvrir des lignes de fuite.

 

 

La thèse centrale de mon livre est produire justement un croisement de chemins, a partir de mes expériences dans les marges de la psychanalyse et des mouvements queer. Et aussi mettre un caillou dans la chaussure des psychanalystes et aussi des militantes pédés, gouines et trans. Maintenant j ai un caillou dans chacune de mes chaussures, ce qui n est pas très agréable, mais c est utile pour continuer à se poser des questions.

 

 

Quand j ai commencé à travailler dans le domaine de la théorie queer j étais surpris de voir qu il y avait beaucoup de références à Lacan et Freud : Lauretis, Butler,. Diana Fuss, Monique Wittig, Rubin, les grandes théoriciennes queer avaient lancé dans les années 90 un débat très complexe et profond avec la psychanalyse. Mais les psychanalystes n’avaient pas écouté grand chose de ce débat.

 

Par ailleurs, je crois qu’il y a dans l’œuvre de Lacan un potentiel de critique de la norme heterocentré assez intéressante, même si je ne pense pas qu’on puisse établir une espèce d harmonie ou synthèse entre les deux domaines (queer et psy).

 

Finalement, pour moi il s’agit d’avoir des ressources pour faire une critique du sujet contemporain, pour résister aux régimes de normalisation. De ce point de vue, la théorie queer, d’un coté, et certains aspects de la psychanalyse, par autre, sont utiles pour faire ce type de critique.

 

 

Je ne sais pas si vous connaissez la théorie queer, donc je vais commencer avec une petite introduction qui peut être utile après pour le débat que j’aimerait avoir avec vous. Je viens ici aussi pour vous écouter, bien sûr.

 

Apres je veux parler des possibilités subversives de Lacan par rapport aux politiques sexuelles, et de ses contradictions. Et finalement je vais laisser quelques questions ouvertes pour continuer une discussion avec vous.

 

THEORIE QUEER

 

La sexopolitique est une des formes dominantes de l’action biopolitique dans le capitalisme contemporain. Avec elle le sexe (les organes soit disant « sexuels », les pratiques sexuelles mais aussi les codes de la masculinité et de la féminité, les identités sexuelles normales et déviantes), le sexe entre dans les calculs de pouvoir, faisant des discours sur le sexe et des technologies de normalisation des identités sexuelles un agent de contrôle de la vie.

En distinguant les « sociétés souveraines » des « sociétés disciplinaires », Foucault avait déjà attiré notre attention sur le passage, qui se fait à l’époque moderne, d’une forme de pouvoir qui décide et ritualise la mort, à une nouvelle forme de pouvoir qui calcule techniquement la vie en termes de population, de santé ou d’intérêt national. C’est d’ailleurs à ce moment précis qu’un nouveau clivage, hétérosexuel/homosexuel, fait son apparition. Wittig dans LA PENSEE STRAIGHT en était arrivée à décrire l’hétérosexualité non pas comme une pratique sexuelle mais comme un régime politique, comme faisant partie de l’administration des corps et de la gestion calculée de la vie, et relevant de la « biopolitique ». Une lecture croisée de Wittig et de Foucault aurait permis dès le début des années 80 de donner une définition de l’hétérosexualité comme technologie bio-politique destinée à produire des corps straight – HETEROS.

 

 

L’Empire sexuel

 

La notion de sexopolitique prend Foucault comme point de départ, tout en lui contestant sa conception de la politique selon laquelle le bio-pouvoir ne fait que produire des disciplines de normalisation et déterminer des formes de subjectivation. On peut comprendre les corps et les identités des anormaux comme des puissances politiques et non simplement comme des effets des discours sur le sexe. C’est dire qu’à l’histoire de la sexualité initiée par Foucault, il faut ajouter plusieurs chapitres. L’évolution de la sexualité moderne est en relation directe avec l’émergence de ce que l’on pourrait appeler le nouvel « Empire Sexuel »(pour resexualiser l’Empire de Hardt et de Negri). Le sexe (les organes sexuels, la capacité de reproduction, les rôles sexuels pour les disciplines modernes ...) est le corrélat du capital. La sexopolitique ne peut pas être réduite à la régulation des conditions de reproduction de la vie, ni aux processus biologiques qui « concernent la population ».

 

Je veux ici citer un texte de Beatriz Preciado qui me paraît très utile pour comprendre la rapport entre politique et corps :

 

« Le corps straight est le produit d’une division du travail de la chair selon laquelle chaque organe est défini par sa fonction. Une sexualité quelconque implique toujours une territorialisation précise de la bouche, du vagin, de l’anus. C’est ainsi que la pensée straight assure le lien structurel entre la production de l’identité de genre et la production de certains organes comme organes sexuels et reproducteurs. Capitalisme sexuel et sexe du capitalisme. Le sexe du vivant s’avère être un enjeu central de la politique et de la gouvernementalité.
En fait, l’analyse foucaldienne de la sexualité est par trop dépendante d’une certaine idée de la discipline au XIXème siècle. Sa connaissance des mouvements féministes américains, de la subculture SM ou du Fhar en France, rien de tout cela ne l’amène à véritablement envisager la prolifération des technologies du corps sexuel au XXème siècle : médicalisation et traitement des enfants intersexes, gestion chirurgicale de la transsexualité, reconstruction et « augmentation » de la masculinité et de la féminité normatives, régulation du travail sexuel par l’État, boom des industries pornographiques... »

 

 

Beatriz a fait une analyse fascinante de la production moderne du corps, dans son livre Manifeste contra sexuel, que sans doute vous connaissez.

 

 

Foucault n a pas été capable d analyser les changements historiques du XX siècle. La théorie queer est l outil qui nous permet comprendre et combattre ce régime :

Or on assiste dans les années 50 à une rupture dans le régime disciplinaire du sexe. Auparavant, et en continuité avec le XIXème siècle, les disciplines bio-politiques fonctionnaient comme une machine à naturaliser le sexe. Mais cette machine ne s’autorisait pas « la conscience ». Elle le fera avec des médecins comme John Money lorsque celui-ci commencera à utiliser la notion de « gender » pour rendre compte de la possibilité de modifier chirurgicalement et hormonalement la morphologie sexuelle des enfants intersexes et des personnes transsexuelles.

 

 Cette notion de genre constitue un premier moment de réflexivité (et donc une mutation sans réversibilité par rapport au XIXème siècle). Avec les nouvelles technologies médicales et juridiques de Money, les enfants « intersexes », opérés à la naissance ou traités pendant la puberté, deviennent des minorités construites comme « anormales » au bénéfice de la régulation normative du corps de la masse straight. Cette multiplicité des anormaux est la puissance que l’Empire Sexuel s’efforce de réguler, de contrôler, de normaliser.

 

Ce n’est pas un hasard si, dans les années 80, dans le débat opposant féministes « constructivistes » et féministes « essentialistes », la notion de « gender » va devenir l’outil théorique fondamental pour conceptualiser la construction sociale, la fabrication historique et culturelle de la différence sexuelle, face à la revendication de la « féminité » comme substrat naturel, comme forme de vérité ontologique.

 

 

De notion mise au service d’une politique de reproduction de la vie sexuée, le genre est devenu l’indice d’une multitude. Le genre n’est pas l’effet d’un système fermé de pouvoir, ni une idée qui se rabat sur la matière passive, mais le nom de l’ensemble des dispositifs sexopolitiques (de la médecine à la représentation pornographique en passant par les institutions familiales) qui vont faire l’objet d’une réappropriation par les minoritaires sexuels. En France, la manif du 1er mai 1970, le numéro 12 de Tout et celui de Recherches (Trois milliards de Pervers), le FHAR et les terroriciennes des Gouines rouges constituent une première offensive des « anormaux ».

 

 

On parle souvent du queer comme un mouvement « importé » des Etats Unis… Vous voyez bien que non, il y a déjà dans les travaux de Wittig aux années 80 et dans ce types d initiatives en France aux années 70 des militances queer.


Le corps n’est pas une donnée passive sur laquelle agit le biopouvoir, mais plutôt la puissance même qui rend possible l’incorporation prosthétique des genres. La sexopolitique devient non seulement un site de pouvoir, mais surtout l’espace d’une création où se succèdent et se juxtaposent les mouvements féministes, homosexuels, transsexuels, intersexuels, transgenres, chicanas, post-coloniaux... Les minoritaires sexuels deviennent multitudes. Le monstre sexuel qui a pour nom multitude devient queer.


Le corps de la multitude queer apparaît au centre de ce que Beatriz a appelé, pour reprendre une expression de Deleuze, un travail de « déterritorialisation » de l’hétérosexualité. Une déterritorialisation qui affecte aussi bien l’espace urbain (il faut donc parler de déterritorialisation de l’espace majoritaire et non de ghetto) que l’espace corporel. Ce processus de « déterritorialisation » du corps oblige à résister aux processus du devenir « normal ».

 

Voilà un point important des pratiques queer : il ne s agit pas de reconnaître une espèce d identité homosexuel bonne, saine, normale, même pour les psychanalystes.

 

 

Qu’il y ait des technologies précises de production des corps « normaux » ou de normalisation des genres ne se solde ni par un déterminisme, ni par une impossibilité de l’action politique. Bien au contraire. Parce que la multitude queer porte en elle, comme échec ou résidu, l’histoire des technologies de normalisation du corps, elle a aussi la possibilité d’intervenir dans les dispositifs biotechnologiques de production de subjectivité sexuelle.
On peut le penser à condition d’éviter deux pièges conceptuels et politiques, deux lectures (malheureuses mais possibles) de Foucault. Il faut éviter la ségrégation de l’espace politique qui ferait des multitudes queer une sorte de marge ou de réservoir de transgression. Il ne faut pas tomber dans le piège de la lecture libérale ou néo-conservatrice de Foucault qui amènerait à penser les multitudes queer par opposition aux stratégies identitaires, en prenant la multitude pour une accumulation d’individus souverains et égaux devant la loi, sexuellement irréductibles, propriétaires de leur corps et revendiquant leurs droits au plaisir inaliénable. La première lecture vise à une appropriation de la puissance politique des anormaux dans une optique de progrès, la deuxième passe sous silence les privilèges de la majorité et de la normalité (hétéro)sexuelle qui ne reconnaît pas qu’elle est une identité dominante. ET ICI ENCORE UNE FOIS, SI LES PSYCHANALYSTES NE PRENNENT PAS LA PAROLE EN PREMIERE PERSONNE, ILS PASSENT COMME HETEROS. ILS COLLABORENT AVEC L IDENTITE DOMINANTE.

 

Cela admis, les corps ne sont plus dociles. « Dés-identification » (pour reprendre la formulation de De Lauretis), identifications stratégiques, détournement des technologies du corps et dés-ontologisation du sujet de la politique sexuelle, telles sont quelques unes des stratégies politiques des multitudes queer.

 

Un autre outil fondamental est la Dés-identification. Surgissent des gouines qui ne sont pas des femmes, des pédés qui ne sont pas des hommes, des trannies qui ne sont ni homme ni femme. À cet égard, si Wittig a été réinvestie par les multitudes queer, c’est précisément parce que sa déclaration selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas de femmes » est une ressource permettant de contrer -par la dés-identification- l’exclusion de l’identité lesbienne comme condition de possibilité de la formation du sujet politique du féminisme moderne. Identifications stratégiques. Des identifications négatives comme « gouines » ou « pédés » sont devenues de possibles sites de production d’identités résistant à la normalisation, attentives au pouvoir totalisant des appels à « l’universalisation ». Sous l’impact de la critique post-coloniale, les théories queer des années 90 ont justement compté avec les énormes ressources politiques de l’identification « ghetto », des identifications qui allaient prendre une nouvelle valeur politique, puisque pour la première fois, les sujets de l’énonciation étaient les gouines, les pédés, les noirs et les personnes transgenres elles-mêmes. À ceux qui agitent la menace de la ghettoïsation, les mouvements et les théories queer répondent par des stratégies à la fois hyper-identitaires et post-identitaires. Ils font une utilisation maximale des ressources politiques de la production performative des identités déviantes. La force politique de mouvements comme Act Up, les Lesbian Avengers ou les Radical Fairies vient de leur capacité à investir des positions de sujets « abjects » (ces « mauvais sujets » que sont les séropos, les gouines, les tapettes) pour en faire des lieux de résistance au point de vue « universel », à l’histoire blanche, coloniale et straight de l’ « humain ».

 

On produit aussi un Détournements des technologies du corps. Les corps de la multitude queer sont aussi des réaproppriations et des détournements des discours de la médecine anatomique et de la pornographie, entre autres, qui ont construit le corps straight et le corps déviant modernes LA PSYCHANALYSE FAIT PARTI DE CES DISCOURS ? . La multitude queer n’a que faire du « troisième sexe » ou d’un « au delà des genres ». Elle se fait dans l’appropriation des disciplines de savoirs/pouvoirs sur les sexes, dans la réarticulation et le détournement des technologies sexopolitiques précises de productions des corps « normaux » et « déviants ». Par opposition aux politiques « féministes » ou « homosexuelles », la politique de la multitude queer ne repose pas sur une identité naturelle (homme/femme), ni sur une définition par les pratiques (hétérosexuelles/homosexuelles) mais sur une multiplicité des corps qui s’élèvent contre les régimes qui les construisent comme « normaux » ou « anormaux » : ce sont les drag kings, les gouines garous, les femmes à barbe, les trans-pédés sans bite, les handi-cyborgs, les ours effeminés... Ce qui est en jeu, c’est comment résister ou comment détourner des formes de subjectivation sexopolitiques.
Cette ré-appropriation des discours de production de pouvoir/savoir sur le sexe est un bouleversement épistémologique. Dans son introduction programmatique au fameux numéro de Recherches sans doute inspiré par le FHAR, Guattari décrit cette mutation dans les formes de résistance et d’action politiques : « l’objet de ce dossier - les homosexualités, aujourd’hui en France - ne pouvait être abordé sans remise en question des méthodes ordinaires de la recherche en sciences humaines qui, sous prétexte d’objectivisme, apportent tout leur soin à établir une distanciation maximum entre le chercheur et son objet (...). L’analyse institutionnelle, au contraire, implique un décentrement radical de l’énonciation scientifique. Mais il ne suffit pas, pour y parvenir, de se contenter de « donner la parole » aux sujets concernés - c’est quelquefois une démarche formelle, jésuitique même - encore faut-il créer les conditions d’un exercice total, voire paroxystique, de cette énonciation (...) Mai 68 nous a appris à lire sur les murs et, depuis, on a commencé à déchiffrer les graffitis dans les prisons, les asiles et aujourd’hui dans les pissotières. C’est tout un "nouvel esprit scientifique" qui est à refaire ». [9]

 

 L’histoire des mouvements politico-sexuels post-monéistes est l’histoire de cette création des conditions d’un exercice total de l’énonciation, l’histoire d’un renversement de la force performative des discours, et d’une réappropriation des technologies sexopolitiques de production des corps des « anormaux ». La prise de parole des minoritaires queer est un évènement non tant post-moderne que post-humain : une transformation dans la production, la circulation des discours dans les institutions modernes (de l’école à la famille en passant par le cinéma ou l’art) et une mutation des corps.

 

Un autre volet du travail queer est la Dés-ontologisation du sujet de la politique sexuelle. Dans les années 90, une nouvelle génération émanant des mouvements identitaires eux-mêmes a entrepris de redéfinir la lutte et les limites du sujet politique « féministe » et « homosexuel ». Sur le plan théorique, cette rupture a d’abord pris la forme d’un retour critique sur le féminisme, opéré par les lesbiennes et les post-féministes américaines s’appuyant sur Foucault, Derrida et Deleuze. Se revendiquant d’une mouvance post-féministe ou queer, Teresa de Lauretis [10], Donna Haraway [11], Judith Butler [12], Judith Halberstam [13] aux Etats-Unis, mais aussi les lesbiennes chicanas comme Gloria Andalzua [15] ou les féministes noires comme Barbara Smith [16] et Audre Lorde vont s’attaquer à la naturalisation de la notion de féminité qui avait initialement été la source de cohésion du sujet du féminisme. La critique radicale du sujet unitaire du féminisme, colonial, blanc, issu de la classe moyenne supérieure et désexualisant était en marche. Si les multitudes queer sont post-féministes, ce n’est pas parce qu’elles veulent ou qu’elles peuvent faire sans le féminisme. Bien au contraire. Elles sont le résultat d’une confrontation réflexive du féminisme avec les différences que celui-ci effaçait au profit d’un sujet politique « femme » hégémonique hétérocentrique.

Quant aux mouvements de libération gais et lesbiens, depuis que leur objectif est l’obtention de l’égalité des droits et que pour ce faire ils se fondent sur des conceptions figées de l’identité sexuelle, ils contribuent à la normalisation et à l’intégration des gais et des lesbiennes dans la culture hétérosexuelle dominante en favorisant des politiques familialistes comme la revendication du droit au mariage, à l’adoption et à la transmission du patrimoine. C’est contre cet essentialisme et cette normalisation de l’identité homosexuelle que des minorités gaies, lesbiennes, transsexuelles et transgenres ont réagi et réagissent. Des voix se font entendre pour questionner la validité de la notion d’identité sexuelle comme unique fondement de l’action politique et pour y opposer une prolifération de différences (de race, de classe, d’âge, de pratiques sexuelles non normatives, de handicap). La notion médicalisée d’homosexualité qui date du XIXème siècle et qui définit l’identité par les pratiques sexuelles a été abandonnée au profit d’une définition politique et stratégique des identités queer. L’homosexualité bien policée et produite par la scienta sexualis du XIXème siècle a explosé ; elle s’est vue débordée par une multitude de « mauvais sujets » queer.

La politique des multitudes queer émerge donc d’une position critique par rapport aux effets normalisateurs et disciplinaires de toute formation identitaire, d’une dés-ontologisation du sujet de la politique des identités : il n’y a pas de base naturelle (« femme », « gai », etc. ) qui puisse légitimer l’action politique. Elle n’a pas pour objet la libération des femmes de « la domination masculine », comme le veut le féminisme classique, puisqu’elle ne s’appuie pas sur la « différence sexuelle », synonyme de clivage majeur de l’oppression (transculturelle, transhistorique) en ce qu’elle relèverait d’une différence de nature et devant structurer l’action politique. La notion de multitude queer s’oppose donc résolument à celle de « différence sexuelle », telle qu’elle est exploitée aussi bien dans les féminismes essentialistes (d’Irigaray à Cixous en passant par Kristeva) que dans les variations structuralistes et/ou lacaniennes du discours de la psychanalyse.

 

Quel est le discours aujourd’hui des psychanalystes par rapport à la différence sexuelle ?

 

La notion de multitude queer s’oppose aux politiques paritaires dérivées d’une notion biologique de la « femme » ou de « la différence sexuelle ». Elle s’oppose aux politiques républicaines universalistes qui concèdent la « reconnaissance » et imposent l’ « intégration » des « différences » au sein de la Nation. Il y n’a pas de différence sexuelle, mais une multitude de différences, une transversale des rapports de pouvoir, une diversité de puissances de vie. Ces différences ne sont pas « représentables » car elles sont « monstrueuses » et remettent en question par là même les régimes de représentation politique, mais aussi les systèmes de production de savoir scientifiques des « normaux ». En ce sens, les politiques des multitudes queer s’opposent non seulement aux institutions politiques traditionnelles qui se veulent souveraines et universellement représentatives, mais aussi aux épistémologies sexopolitiques straight qui dominent encore la production de la science.

 

 

 

QUEER ET LACAN

 

Maintenant je voudrais repérer quelques aspects de l oeuvre de Lacan qui peuvent être critiques contre l idée de normalité sexuelle.

 

 

Dans le séminaire Encore, Lacan traite de façon directe le thème de la sexualité et mentionne à plusieurs reprises l’homosexualité, mais il fait une distinction importante : « quand on aime, il ne s’agit pas de sexe[1] ». Cette affirmation conduit à penser la sexualité en dehors des termes de genre. La vision qu’a Lacan de la sexualité montre que le désir n’est pas déterminé par le genre de l’objet élu, mais par l’objet a, qui est indépendant du genre. En dissociant le désir du genre, Lacan dissocie le désir de l’hétérosexualité comme norme.

Un autre point important dans ce débat est la critique de la psychologie du moi que fait Lacan, en questionnant le fait que nous pouvons rendre compte de la sexualité en fonction de l’image que le sujet se fait de lui-même au niveau inconscient. Pour Lacan, la notion de sexualité est inséparable de l’existence de l’inconscient. Cette position reste en dehors du débat visant à savoir si la sexualité est quelque chose de « naturel ou culturel », étant donné que l’inconscient ne peut être considéré comme biologique, ou simplement social ou culturel. L’inconscient peut précisément être compris comme un indicateur de l’échec du biologique et du culturel pour déterminer la subjectivité et le désir sexuel.

 

Je cite Jorge Aleman :

 

 

L’hétérosexualité, comme genre ou pratique dominante, s’est constituée dans la norme depuis qu’elle a tenté d’expliquer les autres pratiques sexuelles, le noyau fort de sens à partir duquel on veut conjurer l’absence de rapport-relation sexuel.

Homosexualité, hétérosexualité, lesbianisme, etc. sont des identités-réponses à l’impossibilité de la relation-rapport sexuel. Ils constituent la réponse « symptomatique » de l’existence au Devoir de son désir. Toute tentative de stratifier, hiérarchiser, donner la priorité ou le fondement à une pratique sur les autres est toujours une tentative du Maître.

Il n’y a pas de façon harmonieuse, stable, naturelle de jouir. La jouissance s’écrit avec le style du symptôme, mais dans ce cas le symptomatique ne renvoie pas à un modèle de normalité. Elle s’appelle symptôme de sorte que l’existence parlante, sexuelle et mortelle construise son « identité » marquée par l’exil, la marque qui depuis toujours accompagne le rythme de la rencontre discordante entre les jouissances[2].

 

Le caractère subversif de Lacan découle de ce qu’il ne prévoit pas de produire des éléments imaginaires alternatifs à la normalité – ou normativité – mais qu’il vise un champ qui résiste à toute tentative d’adaptation, ce champ est ce qu’il appelle « réel », c’est l’irréductible. Il critique radicalement toute idée de développement psycho-sexuel normal, et les idéaux sur l’amour qui s’engendrent autour de la psychanalyse elle-même :

 

 

Dans les politiques queer il y a saut qualitatif par rapport à la notion de perversion en psychanalyse. Bien que Lacan définisse la sexualité humaine comme intrinsèquement perverse, ce terme n’en demeure pas moins chargé d’importantes connotations pathologiques (historiquement, même si Lacan ne l’envisage pas comme une pathologie), et devient chez Lacan une « structure », c’est-à-dire quelque chose de fixe et stable. La définition du sexuel proprement queer part, au contraire, de présupposés totalement distincts : pour commencer, queer est une forme d’auto-dénomination de ceux qui ont des pratiques déterminées, ce n’est pas une dénomination faite par un corps d’experts sur « l’autre » ; queer ne se réfère pas à une structure, c’est quelque chose de mobile, de fluide, de politique et qui dépend de variables culturelles (et de subcultures non stables) ; queer ne fait pas référence à une conception de la subjectivité dans le sens psychanalytique (il n’y a ni causalité ni explication théorique des options sexuelles).

 

 

 

On pourrait interpréter le point de vue de Lacan d’une façon non hétérocentrée : le sujet fait face à la différence sexuelle (qui n’est ni une essence ni une réalité transcendante, mais des places vides « masculin-féminin » que le sujet rencontre dans son environnement), et ne peut se situer d’aucune manière avec un savoir par rapport à cette différence ; cette impossibilité niche dans l’inconscient sans solution possible, elle indique qu’« il n’y a pas de savoir sur le sexe » et qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ce que nous appelons hétérosexualité ou homosexualité sont des positions imaginaires possibles (entre beaucoup d’autres) pour faire face à ce vide de sens dans le réel.

Jesús Ibañez dit ceci, à partir d’un travail du psychanalyste Francisco Pereña :

 

Dans l’inconscient, il n’y a ni masculin ni féminin : le masculin et le féminin – en tant que termes positifs – appartiennent à l’imaginaire social. […] Ce qui nous est propre est seulement le manque : nous nous identifions pour cela à ce que nous ne sommes pas, et cet être négatif c’est le sujet. Il n’y a ni hommes ni femmes : seulement des sujets[3].

 

 

 

 

L’une des critiques les plus fréquentes faites à la psychanalyse à partir d’une position queer concerne « la place hégémonique et hétérocentrée que peuvent prendre l’interprétation et le discours psychanalytique dans le champ du désir et de la sexualité[4] », et le fait qu’il s’agisse d’un régime disciplinaire sur le sexe :

 

Je cite Butler :

 

Et l’on peut aussi se demander dans quelle mesure, il ne s’agit pas d’une caractéristique du discours psychanalytique, lacanien notamment, que de promouvoir une vision extrêmement statique et figée du pouvoir et de la loi[5].

 

 

 

 

La différence fondamentale et irréductible entre le queer et la psychanalyse est que le queer fait une lecture des pratiques sexuelles non normatives en tant que formes de résistance symbolique et politique, jamais en tant que positions subjectives d’origine psychologique ou psychanalytique, et en tant que structures du désir.

 

Un aspect de la théorie queer qu’il faut signaler est qu’elle met en relief que toutes ces pratiques minoritaires sont à la disposition de tous, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’un « être » (le fétichiste, le sado, le masochiste, « le » pervers, catégories cliniques ou psychologiques, ou « structures » dans le jargon psychanalytique, en tout cas une espèce de « façon d’être » stable) qui pratiquerait toujours un même type de sexualité, mais de registres et de pratiques qu’on peut adopter en fonction de luttes stratégiques, d’intérêts momentanés, ou de désirs d’intervenir sur les corps et les lieux, ou en fonction de contextes historiques et politiques. S’il est bien certain que Freud a été le premier à reconnaître que la sexualité humaine était perverse polymorphe, il a décidé d’utiliser des termes comme « perversion », ce qui renvoie toujours à une « normalité » préalable ; il aurait suffi de dire qu’elle était polymorphe ; de toutes façons, la théorie queer ne relie pas ces pratiques à des dispositions psychologiques ou subjectives – dans le sens de sujet de l’inconscient, de structure du désir.

 

 

 

QUESTIONES FINALES

 

Je veux lire un morceau d un texte d ACT UP PARIS, qui peut être utile pour comprendre les alliances qui se produisent dans les multitudes queer, ou il ne s agit pas seulement d être pédé, mais de travailler avec d’autres critères :

 

« Une pride est toujours la prise de parole inédite de tous ceux qui s’affrontent, dans leur vie, dans leurs pratiques, dans leurs désirs ou dans leurs drames, aux normes, aux conduites et aux discours majoritaires. C’est pourquoi la pride doit être comprise comme un processus : le refus résolu de la honte d’être une gouine ou un pédé, un malade du sida, un chômeur, un sans-droit ; la volonté d’en finir avec un sentiment d’infériorité souvent intériorisé ; une sortie du placard. Il s’agit de contester les pouvoirs de toutes sortes, non pas tant parce qu’ils nous laisseraient pour compte que parce qu’ils nous confisquent le droit de parler pour nous et en notre nom : les homosexuels, après tout, ont toujours été une préoccupation des psychanalystes, les séropositifs des médecins, les chômeurs des gouvernements, les toxicomanes des travailleurs sociaux et les sans-papiers des policiers. En ce sens, la pride exprime à la fois une colère et une joie : la colère dirigée contre une parole d’experts qui sait toujours mieux que nous ce qui nous concerne ; la joie de pouvoir enfin l’exprimer et de parler sa langue. S’il n’y a a priori aucune fierté à être séropositif, homosexuel, toxicomane ou sans papier, il y a une fierté à le dire et à le montrer, à refuser les exigences répétées de discrétion et de pudeur ».

 

 

 

Quand on parle des multitudes queer on parle beaucoup du politique, et souvent mes amis ou mes élèves me demandent quel est le rôle du politique dans ce domaine. Je vais mettre quelques exemples que je veux aussi discuter avec vous dans le débat:

-          Le régime hétérosexuel est le responsable de l homophobie qui existe dans les écoles, et du terreur qui souffrent les enfants pédés, ce qui produit beaucoup des suicides dans les adolescents, qui sont attaqués dans les écoles par ses copains. L enfant pédé est la seule minorité dans le monde qui n’a pas un lieu, un groupe pour se protéger, pour raconter ses problèmes d exclusion : la famille, les parents –qui est le lieu naturel de protection- est aussi un milieu souvent très homophobe.

-          Les jeunes pedes, gouines, trans, sont objet encore d’une espèce de recherche scientifique des spécialistes en santé mentale, y compris les psychanalystes. Meme certains parents emmennent ses fils pédés à un « spécialiste ». Mais ces jeunes savent qu il y a beaucoup d homophobie parmi les professionnels : ça produit de l’isolement, ou bien encore des problèmes quand le professionnel essaye de changer l’orientation sexuel de la personne. La psychanalyse a été très homophobe dans le passé, et même maintenant, mais il ne s agit pas ici de reconnaître que les homosexuels sont d êtres humaines « comme les autres », qu’ils ne sont pas des malades, mais d abandonner ce type de catégories cliniques : homosexualité, perversion, etc. Pourquoi il n y a pas d’études psychanalytiques sur « les hétérosexuels »? Cette curiosité scientifique envers « les homosexuels » est héritière du regard clinique et de la pathologie.

-           

-          Les enfants inter sexuels continuent à être mutilés dans les hôpitaux en Europe et aux états unis. Il y a ici une vision coloniale du problème : on parle beaucoup de l ablation du clitoris chez les petites filles, qu on pratique dans certains pays d Afrique et Asie, mais on ne dit pas que ce pratique on fait ici en Europe, maintenant, avec les bébés inter sexuels. Ce système de la différence sexuel, n admet pas qu il peut avoir plus de 2 sexes, ou qu une personne peut avoir 2 sexes et vivre avec sans être un monstre ni un « cas clinique ».

-          Transsexuels. Il y a une exclusion sociale des personnes transsexuelles. Ce système binaire du sexe ne permet pas une réassignation du sexe. Ça fait que les personnes transsexuelles ne puissent pas trouver un emploi et donc ils vivent dans l exclusion sociale. Le genre dans le passeport et les pièces d identité est une marque très rigide qui surveille qu il n y a pas de glissements dans l identité sexuelle.

-          Un point pour réfléchir: l Homophobie est le seul critère qui a produit des alliances entre la droite et la gauche, entre les musulmans, les juifs et les catholiques, entre Bush et Bin laden, entre Le Pen et les intégristes juifs. Il y a quelques semaines les EEUU, Iran et Cuba ont vote ensemble contre l entrée de l’association internationale des gays et lesbiennes comme observateur dans les Nations Unies.

-          Combattre les politiques homophobes sur le sida: il y a un ensemble de discours médicaux, des journalistes, des sociologues etc. qui ont construit le corps du pédé comme corps avec sida, comme corps dangereux, même dans la psychanalyse j ai lu des textes qui font un lien entre le pédé et la pulsion de mort. Ben, pourquoi pas parler de la Famille Kennedy et sa pulsion de mort ? Je dirais que le pédé est devenu une espèce de « corps du délit ». Et pas seulement les pédés. Il y a un mois nous avons vu un cas très grave près d ici, à Toulouse : je lis le communiqué de presse a ACT UP :

 

« la chambre d’instruction de Toulouse a confirmé le maintien en détention provisoire d’un homme séropositif suite à la plainte de son ex-femme qui l’accuse de l’avoir contaminée. Pourtant rien ne permet ni de connaître lequel des partenaires est à l’origine de la contamination ni d’établir qu’il y ait eu volonté de transmettre le virus du sida.

C’est la première fois que la détention provisoire est utilisée dans le cadre d’une affaire de pénalisation de la transmission du VIH.

Au moment même où la justice française est discréditée parce qu’elle bafoue la présomption d’innocence, la chambre d’instruction de Toulouse place un malade en détention provisoire du simple fait de sa séropositivité. Si les tribunaux suivent l’exemple de Toulouse, c’est l’ensemble des 200 000 séropositifVEs françaisES qui peuvent être placéEs en détention provisoire dès lors qu’une plainte est déposée contre eux.

En légitimant ici l’emploi de la détention provisoire, l’arrêt que vient de rendre la chambre d’instruction de Toulouse ouvre la voie à la création de centres d’isolement pour personnes séropositives.

Cette affaire confirme à nouveau les craintes des associations quant à la pénalisation de la transmission du VIH. En plaquant des considérations morales sur des faits médicaux qu’elle ne peut et ne doit en aucun cas prendre en charge, la justice ne fait que formaliser les peurs irraisonnées de la société vis-à-vis de l’épidémie de sida. »

 

 

-            Les droits  civiles: le droit des gays au mariage et l’adoption. Même si d un point de vue queer je ne suis pas d accord avec l institution du mariage, ni pour les hétéros ni pour les pedes, pourquoi les psychanalystes ont entre dans ce débat comme experts ? ils parlent à la télé et la radio, donnent son avis dans les media et collaborent dans les groupe de travail des politiques, qui les a autorisé ? ce n est pas de la production du savoir ?  Le philosophe Paco Vidarte l’exprime comme ça : « On dirait que le sujet-supposé savoir est en réalité un hétéro-supposé savoir.  Ou bien, l’Autre de Lacan, d’accord, il n’existe pas, mais il est aussi hétéro. »

 

Nous voyons ici des divers domaines politiques qui sont objet d’analyse et critique par les multitudes queer. Il faut analyser comment travaille l’homophobie, identifier l empire hétérosexuel et ses effets, critiquer l’idée de normalité, et produire des identités multipliées. La psychanalyse ne doit pas se limiter à une pratique privé, ni collaborer avec les spécialistes pour décider sur le corps et les droits des minorités sexuelles. Eux et elles mêmes doivent faire un travail de déconstruction de sa masculinité et de sa féminité, et un travail critique de son rôle dans le régime heterosexiste. 

 

Merci beaucoup.

Javier SÁEZ

 



[1] J. Lacan, Encore, op. cit., séance du 19 décembre 1972, p. 27.

[2] J. Alemán, “Nota sobre la tesis de Jacques Lacan: ‘No hay relación sexual’”, in Notas Antifilosóficas, Grama Editores, Buenos Aires, 2003, p. 27. Texte publié dans la revue électronique queer: http://www.hartza.com/sexistencia.htm

[3] J. Ibañez, Por una sociología de la vida cotidiana, op. cit., p. 79. Le texte de Francisco Pereña : “En torno a la diferencia de los sexos”, in Revista de la Asociación Española de Neuropsiquiatría, n° 0, 1981.

[4] M.-H. Bourcier, Queer zones, Paris, Balland, 2001, p. 80. Manquent à ces critiques à la psychanalyse lacanienne quelques références aux textes de Lacan, qui n’est pas une seule fois cité directement.

[5] Ibid., p. 87. Cf. Judith Butler, Gender Trouble, op. cit., p. 57.